Focus sur le studio d’animation français Superprod

Focus sur le studio d’animation français Superprod

04 janvier 2021
Séries et TV
Le Chant de la Mer de Tomm Moore
Le Chant de la Mer de Tomm Moore Cartoon Saloon - The Big Farm - Melusine Productions - Superprod - Nørlum Studios / Tous droits réservés

Depuis dix ans, Superprod crée, produit et distribue des séries et des films d’animation. Son directeur général, Jérémie Fajner, nous raconte la belle ascension du studio, comment il a pu rester en bonne forme durant la crise sanitaire et quels sont les ambitieux projets en cours de fabrication pour les années qui viennent.


Dix ans d’animation française

« Avec Clément Calvet, avec qui je travaillais déjà chez Alphanim [devenu Gaumont Animation, NDLR], on a créé Superprod en 2010, pour y fabriquer des films et des séries animées exclusivement en 3D : c’est ce que les enfants aiment aujourd’hui, ça apporte une certaine modernité, et ça permet de tout créer, même des rendus en 2D ! Jusqu’ici, l’animation était principalement créée en Asie, mais avec le soutien des pouvoirs publics et les mutations techniques récentes, on a eu envie d’aider à relocaliser en France, précisément à Paris et Angoulême. Ça a été pleinement possible en 2015.

Notre principale force, c’est d’être à la fois notre propre fabricant, un fournisseur pour d’autres producteurs et un studio de distribution. On peut ainsi contrôler la chaîne de fabrication de A à Z ou mettre tous nos outils à disposition de tiers, en fabriquant des séries pour d’autres producteurs, en leur offrant nos compétences techniques, artistiques, notre organisation…

Superights, notre société de distribution, est chargée à la fois de distribuer nos programmes, mais aussi bon nombre de productions qui viennent d’autres sociétés françaises et européennes – plus de la moitié de notre catalogue. Enfin, on travaille avec toutes les chaînes de télévision, c’est aussi l’une de nos particularités.

Comme on produit plusieurs séries en même temps, on recrute une partie des équipes pour se consacrer uniquement à un projet en particulier. Ce sont de longs contrats, d’une durée jusqu'à deux ans. Une quarantaine de seniors, des salariés permanents du studio, supervisent le tout, transportant notre savoir-faire de production en production. C’est un gros studio, on est environ 200 personnes et on va monter à 350 l’année prochaine. »

Jérémie Fajner et Clément Calvet
Jérémie Fajner et Clément Calvet Superprod/DR

Deux succès exemplaires : Paf le chien et Les Blagues de Toto

« En moyenne, on produit trois séries par an et un long métrage tous les deux-trois ans. On fait de la série “premium”, milieu et haut de gamme en termes de coûts (environ 7-8 millions d’euros) et de qualité visuelle. Paf le chien, a été la première qu’on a fabriquée dans notre studio, pour Canal+ [la série a ensuite été diffusée sur France Télévisions et Disney Channel, NDLR]. C’est une adaptation – tirée d’un jeu vidéo – mais c’est aussi une forme de création puisqu’on s’est beaucoup démarqués du jeu : c’était un petit dessin en 2D d’un chien qu’on envoie en l’air, et on en a fait une vraie histoire avec des personnages plus fouillés. Il y a tout un univers autour. La première saison se compose de 78 épisodes de 7 minutes, c’était ambitieux pour la création du studio ! On a monté toutes les équipes, ainsi qu’une coproduction internationale avec l’Italie (la Rai), mais ça a été fabriqué à plus de 75 % en France. C’est un projet qu’on a prévendu à Cartoon Network pour l’Europe et l’Asie, puis à Disney pour les États-Unis (et la deuxième fenêtre européenne). On la vendait au fur et à mesure de sa fabrication, ce qui était très encourageant pour notre jeune studio. On est très fiers de l’avoir complètement fabriquée.

En parallèle, on faisait aussi La Petite École d’Hélène pour France Télévisions, dans un style complètement différent. C’était une coproduction franco-canadienne quasiment à 100 % fabriquée chez nous. Paf le chien a bien marché, on a eu l’idée de la deuxième saison, on l’a proposée aux mêmes partenaires, sauf en France, où le programme est passé de Canal+ à France Télévisions, mais on a pu continuer. On a terminé la saison 2 l’été dernier et la diffusion a pu démarrer sur France 4. Ils ont enchaîné les deux saisons. La deuxième est toujours en cours, d’ailleurs, car entre le moment où on livre le premier épisode d’une série et le dernier, il peut se passer huit mois !

Les Blagues de Toto, Anna et ses amis, Lassie, Paf le chien
Les Blagues de Toto, Anna et ses amis, Lassie, Paf le chien Superprod

Pour notre dernière série en date, Les Blagues de Toto, il existait déjà une version 2D, d’une quinzaine d’années, qui marchait encore bien en rediffusions sur M6. Chez Superprod, on a voulu poursuivre ce projet, mais en 3 D. On a créé cette nouvelle série pour M6, en parallèle du film de fiction, que nous développions aussi, pour SND. Hasard du calendrier, les deux ont été terminés à peu près en même temps : le film a fait un million d’entrées cet été, c’était un beau succès vu la conjoncture, et la série a été lancée dans la foulée, à la rentrée. Toto, ça nous correspond parfaitement, c’est hyper familial, fédérateur, à hauteur d’enfant… Les deux projets n’ont pas été faits par les mêmes équipes, seuls les producteurs étaient les garants de “l’esprit de Toto”. »

Des longs métrages aux styles différents

On produit aussi des films d’animation, même si c’est une autre mécanique. Ça coûte plus cher, ça demande le double de temps de travail pour une durée plus courte, afin de peaufiner les qualités visuelles et narratives, mais ça nous plaît. Là aussi, ça permet de toucher à différents styles.

«  On a fait Le Chant de la mer (2014), qui était très beau, on en est fiers, il a même été nommé aux Oscars, puis Croc-Blanc (2018), montré à Sundance, sur lequel on a osé des choses. Visuellement, c’est un film original, dans sa construction aussi : on suit le point de vue du loup, qui ne parle pas, il n’y a pas de chanson… Sachant qu’à chaque nouveau projet de film, le budget augmente, ce sont de vrais paris. En ce moment, on monte le financement du Kid, une adaptation libre du classique de Charlie Chaplin, où Charlot est un robot. C’est en 3D, très moderne et en même temps inspiré du cinéma classique. On espère le produire dès l’année prochaine, mais c’est un gros projet, autour de 20 millions d’euros. Une fois lancé, ça demandera trois ans de production et au moins 150 personnes à temps plein dessus. »

 

Fabriquer des séries animées durant le confinement

« Dès décembre 2019, à cause des grèves, tout était bloqué, alors on avait mis une grande partie des équipes en télétravail. Comme on a un bureau en Italie et qu’ils ont été confinés avant nous, on a pu anticiper. Le jour où le confinement a été annoncé, nos équipes techniques ont été capables de déployer 160 personnes en télétravail en deux jours. Ils nous ont impressionnés ! On a été stricts, car l’animation, ce sont de grands plateaux de fabrication, il y a beaucoup de monde. Toutes les productions ont continué à avancer : Paf le chien saison 2, Les Blagues de Toto et Gogo Cory Carson [créée pour Kuku Studios, fondé par des anciens de Pixar, qui la produit pour Netflix, NDLR], sur laquelle on travaille depuis deux ans et demi. Le seul problème majeur qu’on a rencontré, c’est la fermeture des studios de doublage. On ne pouvait plus réunir plusieurs acteurs dans le même auditorium, donc on était coincés. Ce n’était plus le cas pour le deuxième confinement : même si on est restés massivement en télétravail, l’enregistrement des voix a pu être effectué en respectant les mesures sanitaires. On a même continué à embaucher durant cette période difficile. »

 

Tenir bon pendant la crise sanitaire

« Globalement, la crise aura un impact sur les exploitants de salles de cinéma, sur les distributeurs… ce sera dur. Après, on a un système de financement en France qui permettra peut-être d’accuser le coup mieux que d’autres pays… Chez Superprod, on a beaucoup de travail, car on a la chance d’être très tournés vers l’international, on a toujours fait des coproductions, on a un bureau à Los Angeles... Ça devrait compenser l’impact de la crise sur le marché français. Le chiffre d’affaires des chaînes ayant baissé, leur investissement dans de nouvelles séries va suivre ; les chaînes privées vont moins investir, c’est certain. On n’en mesure pas encore les conséquences, mais cela aura forcément un impact. En misant sur des productions familiales, on s’ouvre aussi à un large public. On a tenté quelques projets pour adultes, comme Cafard, en 2015, un drame se déroulant pendant la Première Guerre mondiale, mais c’est plus compliqué de trouver de l’argent, un diffuseur, etc. Il a reçu de bonnes critiques, ceci dit, et on était contents de le faire, de défendre la vision très forte du réalisateur Jan Bultheel.

La variété de ce qu’on crée, le fait d’avoir intégré différents métiers, mais aussi de proposer des œuvres aux univers différents… tout cela nous offre une certaine stabilité.

C’est important dans un métier industriel de pouvoir assurer de l’activité à ses employés. Vendre soi-même ses projets à l’international permet aussi de mieux maîtriser ses revenus, et la façon dont on peut les réinvestir. Contrôler toutes les étapes de création permet d’optimiser et de maximiser la qualité. Mieux on maîtrise son savoir-faire technique, mieux on peut le vendre aux autres, c’est un cercle vertueux. En plus, les artistes ont besoin de travailler sur des projets qui les motivent, et en multipliant les styles, on peut le leur offrir, c’est essentiel. En tant que producteur aussi, d’ailleurs. Passer du très classique au plus funky en gardant la même sincérité, sans tricher, c’est important. »

 

Les projets pour 2021

« L’animation, c’est long ! Si je vous dis aujourd’hui qu’on travaille sur une série formidable, vous la verrez à la télévision à l’automne 2021, et si c’est un film, il arrivera au cinéma en 2024. On a démarré la production d’Anna et ses amis, l’adaptation d’une BD d’Anouck Ricard. Encore une fois, c’est une adaptation plutôt libre, destinée à un nouveau média, à un autre public. On essaye en même temps de garder la sève de l’œuvre originelle. C’est une sorte de Friends pour les petits, Anna traverse les épreuves de la vie grâce à ses amis. C’est pour France Télévisions, la livraison est prévue à partir de l’automne 2021. Visuellement, c’est de la 3D, mais d’inspiration stop-motion : on dirait des personnages et des décors en pâte à modeler… On a même mis de fausses empreintes de doigts en numérique sur nos personnages ! C’est ce qui est génial avec cette technique : on peut prendre toutes les directions artistiques que l’on veut.

À côté, on fabrique aussi pour d’autres producteurs, notamment Netflix, pour qui on termine Gogo Cory Carson. Ils nous ont aussi demandé de concevoir une nouvelle série qui s’appelle Spirit Rangers, sur des enfants amérindiens et leur animal totem, et de nous charger du modeling et du compositing de Ghee Happy, créée et réalisée par Sanjay Patel [un animateur de chez Pixar, nommé aux Oscars pour son court métrage Sanjay et ses super copains, en 2015, NDLR]. C’est un super concept : un petit garçon donne vie aux dieux hindous, et on les voit, bébés, réunis à la halte-garderie, en train de faire des bêtises, d’essayer leurs superpouvoirs… On continue en parallèle Paddington pour StudioCanal, qui produit également les longs métrages. Enfin, l’année prochaine, on démarrera une série pour Warner Bros, qui s’appelle BatWheels, sur la Batmobile et ses copines. C’est Cars version Batmobile ! C’est encourageant d’avoir ces projets très différents les uns des autres, ils nous permettent de déployer tout notre savoir-faire. »